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ARS TENEBRIS

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L'Eloge de la Mélancolie

L'Eloge de la Mélancolie

Lorsque parait en 1621, l’Anatomie de la Mélancolie de Robert Burton, ouvrage d’exploration de ce sentiment douloureux et sublime dans l’intimité du cœur, l’intention est de dénoncer la Mélancolie comme une pathologie, une souffrance à laquelle il fallait trouver un remède malgré la fascination qu’elle suscite. Durant la Renaissance l’astrologie médiévale établit un lien entre les humeurs et les astres, mariant ainsi Saturne et la bile noire, qui donneront naissance aux Enfants de Saturne, êtres torturés à la sensibilité exacerbée, déchus et en marge de la société, bien souvent des artistes. La célèbre représentation Melancholia d’Albert Dürer marquera l’âge d’or de la célébration de ces états d’âmes sombres source d’inspiration parfois fatale. Une satiété sans retour des joies illusoires de ce monde emplit l’âme de celui qui s’adonne secrètement à la vénération de sa passion mortifère. Il se complait dans un profond désespoir, au fond de lui, seul breuvage d’ivresse qui le fasse encore vibrer, guidant sa plume dans les méandres de cette beauté particulière jamais effleurée par la lumière. La Mort en est l’ultime perspective, comme pour toute vie, l’aimant dont la force d’attraction est à la fois violence et délivrance à laquelle il s’abandonne voluptueusement.

La Mélancolie, muse généreuse, est la dépression des âmes sensibles, qui s’en trouvant exaltés à l’extrême engendrent des œuvres énigmatiques à la beauté dégrisante. Les Romantiques l’aduleront rejetant le strass mondain, se réfugiant dans la nature et la noblesse d’une solitude épique. Les fleurs du mal empoisonnent les poètes pour les ressusciter lucides et monstrueux, messagers d’un abîme inaccessible au commun des mortels.

Comme disait Victor Hugo: "la mélancolie est la joie d’être triste".

Ce n’est pas une souffrance dont on est la victime mais l’élu. On la garde en soi jalousement, à l’abris des regards, comme un trésor à contempler dans la brume et le ressac des mers grises.

Les funérailles de Shelley - Louis Edouard Fournier 1889
Les funérailles de Shelley - Louis Edouard Fournier 1889

 

"L'excès de liquide noir peut avoir plusieurs causes. Il pourrait être naturel et chronique, ou résulter de l'augmentation d'autres humeurs, en particulier de sang corrompu. Les individus présentant un excès chronique de bile noire étaient considérés comme tristes, solitaires, craintifs et avaient la plus corrompue et la plus douloureuse des imaginations. Ils évitaient la compagnie et rêvaient de tombes, d'hommes morts, et se croyaient ensorcelés ou morts. Dans les cas extrêmes, ils pouvaient entendre un bruit abominable, voir et parler avec des hommes noirs et converser avec les démons. En d'autres termes, leurs sens subtils étaient plus aigus et leur esprit était ouvert à l'expérience de l'Autre Monde. Ainsi, ils étaient souvent considérés comme soumis à la possession démoniaque et faibles d'esprit. Aussi pour cette raison, l'humeur noire était censée dominer chez les sorcières, sorciers, oracles, voyants, mystiques, tous les types d'artistes et plus généralement ceux pourvus d’une imagination créative." L'Anatomie de la Mélancolie de Robert Burton 

Le voyageur contemplant une mer de nuages - Caspar Daivd Friedrich 1817
Le voyageur contemplant une mer de nuages - Caspar Daivd Friedrich 1817

Spleen et Idéal – Baudelaire Les Fleurs du mal 1857

 

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
— Je suis un cimetière abhorré de la lune,

Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Hument le vieux parfum d’un flacon débouché.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
— Désormais tu n’es plus, ô matière vivante,
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux,
— Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

 

L'Eloge de la Mélancolie
L'Eloge de la MélancolieL'Eloge de la Mélancolie