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ARS TENEBRIS

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Frankenstein: un monstre classique

Frankenstein: un monstre classique

Mary Shelley

Mary Shelley

Le monstre du Docteur Frankenstein a parfois bien du mal à se libérer de son image grotesque de créature de cinéma rafistolée et stupide. Cette interprétation peut faire oublier son origine romantique et raffinée. Mary Shelley, auteur britannique du début du 19ème siècle a écrit son chef d’œuvre à 19 ans au milieu des tribulations d’une vie passionnée. L’inspiration lui serait venue lors d’une soirée passée en compagnie de Lord Byron et du Dr John Polidori où ils se seraient lancé le défi d’écrire une histoire d’épouvante.

C’est en regardant « Penny Dreadful » série gothique d’une qualité exceptionnelle que j’ai commencé à me faire une toute autre idée que celle communément admise du Dr Frankenstein et de son abominable création. La quête des mystères de la vie et de la mort du Dr Frankenstein et les abysses poétiques de souffrances existentielles du « monstre » dans la série m’ont donné envie d’aller voir ce que renferme l’œuvre littéraire originelle. Le style romantique de l’époque aux descriptions de sentiments exaltés ne peut pas plaire à tout le monde et peut constituer un obstacle à l’appréciation de l’histoire. Cependant en le lisant, je ne pouvais m’empêcher de penser, « elle l’a écrit à 19ans ! » et j’avais du mal à croire à une telle maturité et richesse culturelle. Les temps changent et peut-être parce qu’à l’époque on mourrait plus jeune, on vivait plus vite. A 16 ans, Mary Shelley s’était enfui avec le poète Percy Shelley, et à 18 avait déjà eu deux enfants de cette union, dont un était mort en bas-âge. Voilà qui remet les choses en perspective. Le milieu intellectuel et artistique de son enfance ayant probablement stimulé ses neurones, elle avait malgré tout été privée d’une éducation formelle par sa belle-mère qui lui était hostile. La jeune Mary avait heureusement pu assouvir sa soif de connaissance dans la vaste et riche bibliothèque de son père à laquelle elle avait accès. Comme quoi, rien n’arrête un esprit doué ou un destin.

L’histoire de Frankenstein est racontée par un capitaine de navire échoué en terre arctique à travers ses lettres envoyées à sa sœur en Angleterre. Technique de narration assez typique des auteurs de l’époque. Déjà on n’est pas dans un laboratoire glauque des tréfonds londoniens mais dans un décor d’aventures et de tragédies humaines. Le monstre apparaît pour la première fois dans une image quasi-surréaliste et comique, debout sur un traineau traversant le désert de glace en solitaire.

On ne nait pas monstrueux mais on le devient, généralement parce qu’on est rejeté et incompris, parce qu’on ne nous a pas donné notre chance. L’être abjecte était au départ intrinsèquement « bon ». C’est ce que se tue à répéter le monstre à Frankenstein qui fait la sourde oreille, rongé par sa culpabilité et l’horreur que lui inspire sa création. Est-ce qu'un environnement hostile ou le manque d’amour parental sont à l'origine de comportements monstreux chez l'individu? Est-ce la seule raison ou est-ce une combinaison de facteurs ? Est-ce forcément « mauvais » ou une réaction saine à une agression? A chacun sa réponse.

L’autre thème développé est celui de la responsabilité de l’individu doué à marquer son époque et à participer à l’évolution de la civilisation. Frankenstein reconnaît son talent intellectuel et son caractère capable de persévérance et lucidité, propice aux projets d’envergure. Et il l’a assez prouvé et son effort remarquable à dépasser les limites de la mort était bien un succès. Ce qui a cependant transformé cette victoire en catastrophe est d’ordre psychologique : une incapacité à surmonter sa répugnance, sa peur de l’inconnu qui le pousse dans une fuite absurde. D’avoir gâché son talent en créant une abomination, c’est ce qui le désespère. Pour lui l’abomination est créée dès qu’il se lance dans son projet comme s’il n’assumait pas de bafouer les lois naturelles. Ce qu’il voit dans son monstre et perpétue par son attitude est l’affront spirituel qu’il a commis par ignorance et surtout par inconséquence. Dès lors la créature est damnée, pas pour son caractère ou ses actes mais par sa nature démoniaque en opposition avec l’ordre naturel.

La créature dans la série Penny Dreadful

La créature dans la série Penny Dreadful